De 70 h à 2000 m

En cette fin de mois d’août, le grand départ pour l’Ouest canadien nous attend ! A 4h45, un vendredi, le réveil sonne et nous peinons à nous mettre en branle. Dans la chambre voisine, on entend quelques jérémiades : Aurélien et Aïda sont ravis de nous héberger pour cette dernière nuit au réveil si matinale… Sur le trottoir de la rue Brébeuf encore plongée dans l’obscurité, nous saluons longuement ce jeune couple rempli de gentillesse et de générosité.

Quelques derniers coups de pédales à travers les quartiers encore endormis de Montréal, et nous voilà à la gare routière, plus ou moins prêts à affronter notre traversée du pays en bus. 70 heures… Qu’est-ce que cela représente ?! Un tout petit moins de trois jours. Ça veut dire : 3 dodos, 3 diners, 3 déjeuners, 3 petits déjeuners, du vendredi matin au lundi matin, soit plus d’un weekend. Arrêtons-nous là.  Ce trajet s’annonce comme le passage d’un petit cap au sein de ce voyage : plus de 4000 km à travers les paysages monotones (forêts et champs à perte de vue) des plaines centrales du Canada, où notre seule liberté de mouvement se résume à l’allée centrale du bus pour aller aux toilettes et les quelques pauses aux fast-foods et stations de transit. L’épreuve s’annonce finalement moins difficile que nous l’avions imaginé. Malgré l’inconfort physique, nous dormons par intermittence, discutons avec les autres compagnons d’infortune du bus, écoutons la musique, lisons, surfons sur la petite connexion internet du bus, changeons de bus, buvons des cafés aux pauses, assurons le transfert de nos bagages aux stations de transit…

Le lundi, à 4h50 du matin, alors que nos corps continuent de se contorsionner pour trouver la position idéale sur nos sièges, Victor nous réveille brusquement: « les gars, réveillez-vous! On est presque arrivé ! ». Tout juste le temps de se frotter les yeux, que nous sommes déjà au pied du bus pour récupérer nos sacoches en soute et nos vélos dans la remorque. Parachutés du bus et de notre sommeil, nous trouvons cette arrivée à Jasper, petit village niché au cœur du parc éponyme, brutale. Dehors, il fait encore très sombre et plutôt frais. Nous enfilons rapidement une veste sur cette place de parking. Et les premières lueurs du jour nous permettent de distinguer au loin les cimes d’une grande chaîne de montagne. Nous nous savons déjà au sein des Rocheuses canadiennes et pourtant nous avons l’impression d’être encore au milieu d’une petite plaine tranquille. Après tant de temps passé dans le bus, nous avons tout de même un peu de mal à réaliser où nous nous situons.

Les minutes s’écoulent, une heure passe. Nos vélos ne sont pas encore montés. Nous avons un peu de peine à sortir de notre léthargie et à nous secouer à une heure si matinale. Aucun commerce n’est encore ouvert et, visiblement, les bureaux de notre compagnie de bus ne restent pas ouverts la nuit dans les petites bourgades du pays. Nous sommes condamnés à attendre dehors que la ville s’active. Quelques personnes attendent sur ce parking le passage d’autres bus. Ici, les randonneurs sont visiblement légions et nous partons à la chasse aux premières informations. En particulier, une question nous brûle les lèvres : « Qu’en est-il des ours de la région ? ». Depuis que nous sommes au Canada, tout le monde nous en parle. Déjà au Québec, alors que nous traversions le parc des Grands-Jardins, nous prenions des précautions vis-à-vis des ours noirs lors de nos bivouacs. Mais ici, dans l’Ouest canadien, on nous répète que ceux-ci sont plus nombreux et surtout, qu’ici, il y a des grizzlis. Plus massifs et plus agressifs que leurs cousins les ours noirs, les conseils en cas de rencontre avec ceux-là ne sont pas toujours très clairs, hormis celui de : « Gardez vos distances autant que possible ! ». Les randonneurs du parking nous rassurent, mais les ours sont bel et bien une réalité : les poubelles autour de nous sont toutes blindées et l’un des randonneurs rencontrés nous dit qu’en dix jours de balade, le seul ours rencontré est un petit individu qui errait à proximité du camping municipal la veille. Lors de notre passage à l’Office du parc, le garde nous fait un peu plus peur avec les dernières histoires de rencontre entre humanoïdes et plantigrades : visiblement, il y a quelques jours de cela, un homme a dû se défendre avec son vélo contre un grizzli lors d’une sortie VTT. Il n’en fallait pas plus pour nous convaincre d’acheter un spray au poivre, pour une éventuelle situation d’urgence.

Nous nous remettons en selle aussi vite que possible, pressés de dégourdir ces jambes qui ne demandent qu’à s’activer et de découvrir les parcs nationaux de Jasper et de Banff. Nous empruntons la célèbre route du parc, la « Icefield Parkway ». La nature y est majestueuse : les vallées sont larges, les forêts sont verdoyantes et immaculées, les rivières aux teintes turquoises coulent avec puissance et les glaciers complètent le décors en toile de fond. La faune semble aussi bel et bien présente : à peine nous franchissons les portes du parc que nous apercevons des biches qui se promènent paisiblement. Pas d’ours à l’horizon, mais quelques indices à droite à gauche : griffures sur les arbres et crottes douteuses. Nos regards parcourent constamment les environs en quête du moindre animal qui se baladerait par là.

Si la nature est ici belle, elle est aussi ultra touristique. La rançon du succès dirons-nous ! En tant que cyclotouristes, cela nous frustre néanmoins. En cette fin d’été, les routes sont encore sillonnées par un flot incessant de véhicules touristiques toujours plus imposants les uns que les autres. De la « petite » jeep au mobil-home à roulette (« RV ») en passant par le camping-car, les dimensions des véhicules nous semblent hors-normes et en permanente surenchère ! Les accès du parc sont aussi aménagés de sorte que le visiteur n’ait qu’à peine besoin de sortir de son véhicule pour profiter des curiosités naturelles. A l’image des fast-foods, on a droit ici à du « fast-landscape », pour ingurgiter toujours un peu plus de paysage, sans en prendre véritablement le pouls. Et le concept est parfois poussé à son extrême : des hordes de bus sont mis à disposition pour emmener les touristes directement sur un glacier, non loin des séracs. On trouve la situation complètement aberrante : les règles de camping au sein des parcs sont ultra-strictes (gestion des déchets, mesures vis-à-vis de la faune, interdiction de ramasser le bois mort,…) mais noircir un glacier à coup de pneu et de boue, ça c’est tolérable… En synthèse, c’est une vision rentière de la nature qui semble être exercé ici et tout à un coût : permis journaliers au sein du parc, bivouac interdit et camping payant, sans distinction entre les véhicules, les vélos et les backpackers… même faire un feu de camp vous coûte 8$ de plus. Face à tout cela, nous restons perplexe…

Malgré tout, nous ne résistons pas à l’envie de nous prendre pour des aventuriers. Et évidemment, un aventurier ça se lave dans les rivières ! Sauf que ce qu’ils ne disent pas dans les films, c’est que les rivières des Rocheuses descendent directement des glaciers. Et ça, ça pique ! On tente de mettre au point des méthodes aussi douces que possible pour se laver. Guillaume, membre du groupe connu et reconnu pour sa délicatesse, invente le « Fitness-Washingofyourverytinyfrozenwilly ». Combo sportif entre l’exercice physique et l’hygiène corporelle, cette discipline consiste à se savonner en limitant le temps d’exposition avec les eaux glaciales de la rivière. Pour cela, il suffit de trouver une zone courante peu profonde, d’une quarantaine de centimètres environ. Placez-vous à plat ventre, en appui sur vos bras, comme si vous souhaitiez réaliser une pompe. Comptez jusqu’à trois et faites une pompe jusqu’à ce que vos énormes pectoraux déjà gonflés par le vélo touchent le fond de la rivière. Entrecoupez cette étape d’un peu de savonnage et réitérer l’étape précédente jusqu’à sensation de propreté et de vigueur. Une technique imparable qui nous a permis de rester propres et frais durant cette traversée des rocheuses.

Le restant des jours à travers la partie centrales des Rocheuses sont difficiles, notamment à cause de la météo. Si nous nous lavons dans les rivières, les nuages s’en chargent également, et la douche reste froide. L’ascension de la Roger Pass, au cœur du Glacier National Park, représente l’apogée de ces conditions éprouvantes. Du froid, un bon 6°C au thermomètre, une pluie soutenue, un flot de camions, des tunnels sombres pour notre plus grand plaisir et une ascension interminable malgré « seulement » 600m de dénivelé. Arrivés en haut, la motivation en berne et le manque de réactivité de nos pieds trempés jusqu’à l’os nous empêchent d’envisager une redescente vers un fond de vallée plus clément. Nous nous arrêtons au premier camping venu, non loin du col.  Les jours suivant s’améliorent, et nous permettent d’avancer relativement vite. Pourtant, après une journée, somme toute normale, sous la pluie, le GPS se décide à nous faire passer par une ligne de chemin de fer… Nous décidons de poursuivre notre route en direction des montagnes, sans réellement savoir où nous allons. Nous finissons par retrouver l’itinéraire suggéré par ce bon vieux Google : le Trans Canada Trail. Il s’agit d’un sentier non motorisé, établi sur l’ancienne ligne de chemin de fer reliant la Nouvelle Écosse (extrême Est) à la Colombie Britannique. Pour nous, c’est une opportunité en or de quitter le dangereux trafic routier avec ses camions vociférant à longueur de journée.

La première trentaine de kilomètres sur ce sentier est des plus agréables, excepté quelques belles pentes (au dessus de 20% parfois). Le gravier est bien tassé et la météo devient de plus en plus agréable. Encore une fois les paysages sont magnifiques, mais ceux-ci évoluent progressivement : les forêts s’éclaircissent, les herbes jaunissent, et les épicéas et les sapins font place à des pins qui semblent adaptés à un climat plus sec. Parfois nous pédalons à travers de petits canyons étroits, après avoir passé d’anciens villages miniers. L’atmosphère est stupéfiante, on se croirait véritablement au Far West ! La crainte d’une embuscade menée par des Peaux Rouges nous envahit. Ortlieb n’a pas précisé si les sacoches sont « arrowproof ». Le soir, nous retrouvons les joies d’un bon bivouac, autour d’un feu, avec la rivière coulant à quelques mètres de là. On savoure !

Néanmoins nos réjouissances sont de courtes durées et le gravier tassé fait place à de la gravelle bien molle, à du sable et des pierres grosses comme nos poings. A quelques endroits, le sentier n’existe même plus, emporté par un éboulement ou une coulée. Nous devons décharger les vélos, les porter sur des centaines de mètres, en prenant garde de ne pas tomber dans la rivière en contrebas. Pour nous, c’est une véritable épreuve de VTT et les distances parcourues chaque jour diminuent. Au détour d’un chemin, à l’abord d’un village, nous faisons enfin la rencontre de notre premier ours ! De taille moyenne et à la démarche pataude, il sort d’un bosquet à une centaine de mètre de nous pour s’arrêter en plein milieu du sentier. Le temps d’un instant, il nous regarde et reprend paisiblement sa balade. Un véritable moment d’excitation pour nous ! Quelques kilomètres plus loin, un deuxième apparait au milieu des arbres. Il nous semble jouer à cache-cache autour d’une ferme. Nous espérions voir nos premiers ours en pleine nature sauvage, au cœur des parcs, mais c’est finalement à proximité d’habitations humaines que nous les observons… En permanente recherche de nourriture, nos amis plantigrades rodent là où les sources de nourriture sont les plus abondantes et les plus faciles. Et bien souvent, le doux fumet de nos poubelles représente pour eux une sacrée tentation !

La fin de notre chevauchée cycliste à travers les Rocheuses est marquée par le retour de la pluie. De nouveau, les paysages changent et les forêts se recouvrent à nouveau de mousse et le sous-bois se pare de grandes fougères aux allures préhistoriques. Nous découvrons ce que les anglo-saxons appellent la « temperate rainforest », ou forêt pluviale tempérée. Sous la pluie battante, nous dévalons 1000m de dénivelé d’une seule traite, avec seulement une pause Hot-dog. Les vallées s’élargissent un peu plus, nous retrouvons la grande et puissante Fraser, rivière emblématique de l’Ouest canadien. Nous quittons définitivement le sentier et rejoignons l’autoroute. Après deux semaines au cœur de la nature, sans grande interaction avec le genre humain, notre retour à la civilisation se profile doucement.

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